Féminisme et véganisme : deux faces d’une même lutte?

Publié le 7 février 2019
L’article est tiré d’une intervention que j’ai faite dans le cadre d’efigies bretagne à Rennes. C’est une association qui « vise à créer de la solidarité entre étudiant·e·s, doctorant·e·s et jeunes chercheur·e·s en Études Féministes, Genre et Sexualités à travers une mise en commun de savoirs et d’informations ». Comme ce qu’on fait là-bas est assez cool je vous laisse le lien du site de l’association nationale et celui de la page facebook de l’antenne bretonne. Ma présentation était suivie d’une discussion.

Ma présentation:

On parle beaucoup de convergence des luttes avec l’idée que c’est le même système de domination que subissent les différents groupes discriminés que ce soit les personnes handicapées, les personnes non-blanches, les femmes ou encore les animaux non-humains. Et on peut en effet pointer le capitalisme comme ennemi commun dans un combat lié. Néanmoins, certaines autrices vont plus loin sur le lien entre féminisme et véganisme en pensant un lien profond entre les violences subies par les femmes humaines et les animaux non-humains.
Ainsi, Carol J. Adams, militante féministe et végane, publie en 1990 The Sexual politics of meat à force de constater dans sa vie et dans ses lectures un lien fort entre les deux combats. Ma présentation s’appuie majoritairement sur son livre et nous commencerons donc par un exposé des thèses défendues par Carol Adams en suivant grosso modo l’ordre du livre avant de proposer des critiques positives et négative (qui étaient suivies d’une discussion dans le cadre d’efigies)

Présentation des thèses de Carol J. Adams :

       Virilité et carnisme :

Carol J. Adams dès son premier chapitre montre un lien entre virilité et consommation de protéines animales. Ce point me semble assez évident et peut donc être traité rapidement. Il y a une idée reçue selon laquelle les hommes ont davantage besoin de viande que les femmes et on déconsidère plus facilement les hommes qui ne mangent pas de viande.

Mais il faut comprendre que cette association viande/homme est liée à un privilège de l’homme sur la femme corrélée à l’idée que ses activités sont plus éprouvantes physiquement et plus importantes. Carol J. Adams explique qu’en période de famine les hommes sont prioritaire sur la viande avec l’idée qu’ils en ont besoin pour assurer leur charge de travail (elle s’appuie notamment sur des témoignages pendant la 1GM).

Enfin donner de l’importance à la viande historiquement c’est donner de l’importance à des activités prises en charge par les hommes comme la chasse. Ainsi dans la plupart des sociétés de chasseurs-cueilleurs qui ont été étudiée, la principale source de nourriture vient en fait de la cueillette (faite le plus souvent par les femmes) alors que la chasse est valorisé comme ce qui permet de survivre. Pourtant c’est l’apport de gibier qui va être valorisée.

Ainsi l’histoire de l’exploitation des autres animaux et de l’exploitation des femmes serait liée car en valorisant la viande on dénigrerait le travail pourtant essentiel des femmes en se trompant sur ce qu’apporte la nourriture végétale et en considérant que ce travail ne justifie pas un apport nutritif prioritaire (en terme de protéines animales)

        Représentations liées entre femme-objet et viande sexy :

Un autre lien fort que pose Carol J. Adams entre spécisme et machisme concerne les représentations. Elle remarque une multiplication des liens entre les représentation de la viande et celle de la femme objet. Un lien est à faire dans les représentations données aux femmes et à la viande notamment dans les publicités. A la fin de son livre Carol J. Adams exemplifie son propos avec des exemples de publicités où la viande est rendue sexy ou alors où les femmes sont de la chair fraîche.

Mais un rapprochement est aussi fait dans le langage et les témoignages : des femmes agressées disent se sentir «a peace of meat », on a régulièrement comparé les maisons closes avec des abattoirs, l’agresseur sera un « boucher », … Carol J. Adams affirme que les violences faites aux femmes sont souvent utilisées pour parler d’autre chose notamment de violence sur les animaux. Le terme « viol » surtout est utilisé dans de nombreux contexte non liés à un acte sexuel non consenti.

C’est sur ce sujet que Carol J. Adams fait intervenir le concept qui a souvent été considéré comme le plus intéressant de son livre : celui de référent absent théorisé principalement par Margaret Homans dans un cadre féministe. Selon Margaret Homans la femme est souvent un référent absent : on utilise des termes comme viol pour parler de toute autre chose rendant ainsi invisible la spécificité des violences faites aux femmes. Carol J. Adams reprend ce concept en l’appliquant aux animaux non-humains et montre qu’ils sont des référents absents de trois manières :

        1) Quand on consomme de la viande, l’animal est forcément absent puisqu’il est mort : sa consommation implique l’invisibilisation de l’animal vivant pour n’avoir qu’un cadavre en face de soi.

        2) L’animal consommé est ensuite invisibilisé par les termes employés qui évitent de faire référence à l’animal lui-même (jambon, steack, saucisse, …). Même quand on utilise un nom pour désigner l’animal spécifique on change le nom pour ne pas faire référence à l’animal vivant (bœuf, poulet, porc plutôt que taureau/vache, coq/poule ou cochon/truie).

        3) Enfin on utilise la violence faite sur les animaux pour parler de violences subies par des humains (et généralement considérée comme pire) faisant ainsi de cette violence une simple métaphore pour parler d’autre chose (boucher, abattoir, dépecer, …).

Le fait que symboliquement les deux formes de violences soient utilisées pour parler l’une de l’autre, ferait que chacune participerait (non volontairement) rendre l’autre moins visible.

        Deux groupes muets :

A cette invisibilisation de ces deux groupes s’ajoute le point commun d’être exclus du langage. Pour les femmes je ne reviens pas sur la question qui a été largement abordée dans le cadre de débats sur l’écriture inclusive. Pour les animaux non-humains, la critique du langage se fait à partir de la langue anglaise pour Adams et elle s’intéresse particulièrement au pronom « it » : l’animal par ce pronom disparaît dans la catégorie des choses ; les pronoms he/she étant utilisés que pour les animaux de compagnies et non systématiquement. En français on peut penser à la difficulté de classer les animaux notamment en termes juridiques (ils sont encore considérés comme des biens même s’ils n’ont pas exactement le même statut). On pourrait aussi parler de cette tendance à renfermer un groupe pourtant extrêmement hétérogène et varié dans une case très large : « les animaux » ; qui par convention exclu les animaux humains mais comprend toutes les autres espèces.

Mais le problème ne vient pas seulement de la langue mais bien de la possibilité de prendre la parole. Les femmes sont moins écoutées dans les espaces publiques. Sous prétexte qu’elles font souvent plus appel au sentiment et à l’expérience par exemple, leur parole serait disqualifiée contre une parole masculine qui tend davantage à l’universalisme et à la rationalité. Pour les animaux non-humains le cas est encore pire car sous prétexte qu’ils ne peuvent pas parler dans le sens usuel du terme, nous partons généralement du principe qu’ils n’ont aucune voix à faire entendre sur les questions les concernant. Carol J. Adams n’approfondit pas beaucoup ce point mais la recherche dans ce domaine est aujourd’hui très fructueuse.

De plus, les lieux dans lesquels s’exercent les violences contre ces individus sont dans les deux cas cachés et fermés que ce soient des abattoirs, les maisons closes ou plus simplement le foyer.

Enfin les discours antispécistes sont souvent rejetés pour la même raison que les discours des femmes : ils feraient appel aux émotions plutôt qu’à la raison. Défendre les droits de l’homme serait rationnel car cela fait appel à un concept d’universalité alors que défendre les animaux c’est s’émouvoir comme une « femmelette » (« womanished » dans le texte).

Pour Carol J. Adams une des premières choses à faire pour contrer ce silence est de donner leur vrai nom aux choses et ainsi les deux combats se recoupent aussi dans leur solution. Comme les femmes ont affirmé que le viol était de la violence et non du sexe, il faut affirmer la violence de la consommation de viande en utilisant des mots comme « cadavre », « meurtre », « torture » , « emprisonnement », … Dans ce cadre Carol J. Adams s’intéresse aux littératures végétariennes et féministes qui doivent pour elle permettre de changer les regards et de proposer une autre culture.

        Deux combats liés dans les textes ?

Dans ce cadre, Adams affirme que véganisme et féminisme sont déjà souvent liés dans les textes littéraires mais que cela n’est jamais étudié ou alors que ces deux aspects sont artificiellement séparés dans les études. Pour Adams le végétarisme intervient souvent dans des textes féministes et/ou écrits par des femmes mais : soit il est ignoré, soit on n’essaie pas de donner un sens particulier au végétarisme d’un ou de plusieurs personnage comme un élément de décor peu important. Ainsi alors que les textes féministes et féminins sont déjà souvent exclus de la littérature dite classique, dans ces textes les mentions au végétarisme ou véganisme sont ignorées. Il y a un donc un double processus d’invisibilisation.

Pour appuyer son propos Carol Adams se base sur une étude assez approfondie de Frankenstein de Mary Shelley. On oublie régulièrement que la créature de Frankenstein ne se nourrit que de végétaux alors que c’est un choix plutôt surprenant et significatif. La créature dénonce pourtant le meurtre des autres animaux par les hommes de façon explicite et cela fait écho à la violence dont elle-même est victime.

De plus le véganisme de la créature quand il n’est pas oublié est rattaché aux choix alimentaires du mari de Mary Shelley plutôt qu’à elle-même. Pourtant Carol J. Adams montre que le lien entre l’exclusion de la créature du monde des humains et l’exclusion de Mary Shelley dans un monde masculin (exculsion qui elle est souvent étudié) pousserait à interroger ce choix du véganisme pour la créature. En effet, la mention de ce régime alimentaire est faite au moment où la créature fait enfin entendre sa voix pour se plaindre du rejet de son créateur et de son exclusion ; un moment central de l’œuvre. On peut alors facilement penser un lien essentiel entre les différentes exclusions : celle des non-humains et celle des femmes.

        Deux combats liés de fait ?

Carol J. Adams remarque que ce n’est pas seulement dans la littérature que féminisme et véganisme se rejoignent. On retrouve régulièrement dans les courants féministes un refus de la consommation de produits animaux. Mais Carol J. Adams met l’accent sur le XXe siècle où les deux combats se rejoignent explicitement dans des courants pacifistes : le meurtre d’animaux est alors vu comme une préparation au meurtre en général et donc à la guerre. Si être viril c’est s’affirmer de façon violente, alors les autres hommes dans le cadre de la guerre, les femmes et les animaux non-humains souffriront forcément de cette violence. Le véganisme devient un enjeu important car c’est un pas essentiel pour arriver à une société réellement pacifiste ; des personnes qui se nourrissent en exploitant d’autres êtres et en les faisant souffrir ne peuvent pas avoir ensuite des rapports non violents entre elles. Des utopies voient alors le jour comme Herland de Gilman ou The kin of Ata are waiting for you de Bryant qui montrent des sociétés féminines ou égalitaires dans lesquelles la viande est exclue.

Partie critique :

La plupart des liens faits entre féminisme et véganisme me semblent pertinents. On parle bien de deux violences invisibilisées, cachées, essentialisées et montrées souvent comme peu importantes alors qu’elles touchent un nombre important d’individus. Néanmoins j’ai l’impression que c’est vrai pour beaucoup de domination. D’ailleurs Carol J. Adams fait régulièrement référence au racisme (sur lequel elle a travaillé) dans son ouvrage et des connections importantes semblent aussi pouvoir être faites. Donc la convergence des luttes ne me paraît pas forcément beaucoup plus pertinente pour ces deux luttes que pour d’autres. Il me paraît logique que des militantes victimes de discriminations soient davantage capables de percevoir que d’autres êtres sont discriminés et donc de devenir véganes.

Par contre je trouve que la grande force de l’ouvrage de Carol J. Adams est d’utiliser le concept de référent absent pour les animaux non-humains. Il me semble même encore plus pertinent dans ce cadre que pour les femmes. Cependant j’ai l’impression qu’à vouloir trop lier les combats, Carol J Adams joue à ce jeu pervers de la métaphore qu’elle dénonce et oublie les spécificités. Si on parle de viol à tord et à travers ce n’est pas de la même façon qu’on utilise les termes de la boucherie. Dans le cas du viol, j’ai l’impression qu’on utilise ce qui est considéré comme une violence extrême pour légitimer d’autres plaintes : le viol réel est caché derrière une image faussée certes ; mais cette image montre que le viol paraît inacceptable. Quand on parle d’un tueur en série en disant que c’est un boucher, il me semble qu’au contraire, on nie la violence faite aux animaux en considérant que cette violence ne devient grave que si elle change de cible. L’image de l’abattoir est parallèle à celle du punching ball : utiliser quelqu’un comme punching ball est mal mais on ne plaint à aucun moment l’objet lui-même.

De même comparer le silence des femmes avec celui des animaux non-humains me paraît exagéré car les femmes peuvent parler même si elles n’ont pas toujours eu les outils conceptuels pour exprimer leurs idées ou des lieux pour être écoutées. Entre humains et non-humains la frontière est beaucoup plus vaste et cela rend la communication réellement problématique (et non pas juste en raison d’une histoire particulière). Et, de fait, il me semble que les problématiques ne sont pas tout à fait les mêmes entre femmes et animaux non-humains dans le sens où le féminisme comme la lutte anti-raciste ont souvent axé leur combat sur la reconnaissance d’une égalité notamment cognitive. Le problème du sexisme vient en partie de l’essentialisation de donnée culturelle. Au contraire, même si on oublie souvent l’individu derrière l’espèce ; les différences notamment cognitives entre espèces perdurent et ne sont pas construites pas notre société. Même si on ne cherche pas à hiérarchiser, nous n’avons pas le même accès au monde, pas la même fonctionnement cognitif ou la même manière de faire groupe que la plupart des autres animaux et c’est un enjeu important dans la réflexion antispéciste. Trop lier les problématiques de l’éthique animale à celles du féminisme fait perdre de vue une réelle spécificité qui demande probablement des réponses profondément différentes.

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